Le projet de loi réformant la Loi sur la protection de la jeunesse, présenté la semaine dernière par le ministre Carmant, risque de se heurter à la dure réalité de la pénurie de main d’œuvre qui frappe la région de Québec si rien n’est fait pour redresser la barre.

Qui plus est, selon le SPTSSS-CSN, syndicat qui représente les 5500 professionnelles et techniciennes de la région de la Capitale-Nationale, la volonté affichée du ministre de mettre de l’avant la prévention est contredite sur le plan local par des coupes de plus en plus nombreuses dans les services de première ligne pour renflouer la deuxième afin de répondre à des urgences ou pour des questions de sécurité.

Vague de départs inquiétante

Une partie de plus en plus importante du personnel est donc affectée contre son gré à certains services pour répondre à des situations d’urgence. Selon le syndicat, ces décisions unilatérales par la direction du CIUSSS ont contribué à une récente vague de départ emportant 95 professionnelles et techniciennes en seulement quatre mois. Le syndicat a fait part de ses préoccupations à ce sujet vendredi dernier lors d’une rencontre avec l’employeur, qui semble avoir saisi la nécessité de consulter davantage le personnel en amont d’une réorganisation des services.

« J’ai vu des salariés en pleurs en ce faisant annoncer qu’ils étaient forcés de retourner à la DPJ, déplore Nicole Cliche, présidente du Syndicat des professionnèles, techniciennes et techniciens de la santé et des services sociaux de la Capitale-Nationale. Ce genre de situation ne devrait jamais arriver. Ces mesures d’urgence s’accumulent et contribuent au problème de manque de main d’œuvre plutôt que de le régler. Comment allons-nous faire maintenant pour assurer les services de première ligne si de plus en plus de gens quittent le navire ? ».

Une première ligne déjà saignée

Québec a donc annoncé sa volonté d’aider les parents en amont des signalements afin de corriger certaines situations problématiques avant qu’elles ne soient hors de contrôle et nécessitent l’intervention de la DPJ. Cette philosophie concorde avec les propositions formulées par la Fédération des professionnèles (FP-CSN) en amont de la réforme. La FP-CSN, qui représente plus de 6500 techniciennes et professionnelles du réseau au Québec, souhaite donc que davantage de psychoéducateurs, techniciens en éducation spécialisée, travailleurs sociaux ou ergothérapeutes soient mobilisés en CLSC (services de première ligne). Cependant, c’est l’application du principe qui risque d’être difficile.

« Le gouvernement a clairement affiché une volonté de miser sur ses intervenants sociaux, valoriser leur travail et stabiliser les équipes, rappelle Jessica Goldschleger, vice-présidente de la FP–CSN. Mais ce qu’on voit dans la région de Québec, c’est tout le contraire de ce qui est souhaité. La première ligne est dégarnie et l’effet à long terme, est que les gens quittent parce qu’ils sont trop souvent forcés d’aller d’un service à un autre ».

Le SPTSSS a pourtant proposé une série d’initiatives qui ont fait leurs preuves ailleurs, mais qui ont été rejetées par le CIUSSS. Par exemple, offrir aux salarié-es de la première ligne une formation d’appoint afin d’être affectés de façon ponctuelle à la DPJ (pour répondre à certaines urgences, et ce, sans devoir quitter leur poste. Cependant, la direction continue d’obliger une personne salariée à travailler à temps plein dans un service ou dans un autre, ce qui contribue aux transferts forcés. « On répète que le personnel doit être valorisé, mais quand il amène des solutions concrètes, elles sont trop souvent refusées catégoriquement », ajoute pour sa part, la présidente du SPTSSS-CSN, Nicole Cliche.

La réforme Barrette pointée du doigt

La direction du CIUSSS ne doit pas être la seule à porter le blâme, selon le syndicat. Ce type de gestion découle directement de la réforme Barrette, entrée en vigueur en 2015, qui a mis à mal l’ensemble des services sociaux par une centralisation excessive de la gestion. « Autrefois, on ne pouvait pas forcer un employé d’un CLSC à travailler à la DPJ parce que c’était deux employeurs distincts, rappelle Nicole Cliche. Mais depuis la création des CIUSSS, les employés se sentent maintenant comme des pions qu’on peut déplacer d’un service à l’autre. Et ça crée une démobilisation et une détresse au sein du personnel. On doit remettre l’employé au centre des décisions pour empêcher que le bateau coule. »

Aide ponctuelle : une recette qui a fait ses preuves

Pourtant, le modèle des aides ponctuelles sur une base volontaire fonctionne bien, souligne la vice-présidente de la FP-CSN. « Il y a des gens qui veulent conserver leur poste, mais qui sont prêts à aller aider quand il y a des urgences. Je l’ai constaté dans mon propre établissement, à Sainte-Justine, et on l’a vu au CIUSSS de la Capitale-Nationale également : durant la pandémie, des professionnelles ont prêté main-forte à la DPJ de façon volontaire pendant quelques semaines. Par contre, la coercition n’est pas une stratégie qui permet de conserver ses employés. Il faut éviter de déplacer les gens de force », renchérit Jessica Goldschleger. Cette dernière estime que la série de départs de personnel à Québec risque de se poursuivre si rien n’est fait et qu’il y a urgence de redresser la barre. Il sera difficile d’atteindre les objectifs annoncés dans la réforme sans changer le modèle de gestion du personnel.